Céline Jacq photographe

La chambre d'Hadès

En 2018, le père de mon fils meurt subitement d’une crise cardiaque. Nous étions dans la vie l’un de l’autre depuis la faculté, malgré plusieurs séparations. Une histoire d’amour essentielle, omniprésente, abimée par des rapports de domination. Sa disparition n'a pas rompu ce lien : elle l'a déplacé.
De cette présence-absence naît le besoin de construire un espace où cette relation peut être interrogée, transformée, remise en jeu. L’image devient ce lieu intermédiaire – une chambre de résonance entre le vivant et l’invisible – où quelque chose peut encore se dire, se rejouer, s’éprouver. Il ne s’agit pas de documenter un deuil, mais de proposer une expérience de la présence après la perte. Une traversée sensorielle et mentale, située dans une zone d’incertitude entre le documentaire et l’onirique, entre le réel et sa déformation.
Ce projet marque pour moi l’entrée dans une écriture de l’intime. J’y développe une recherche plastique qui articule paysages décalés, interventions sur des tirages issus d’archives personnelles. J'utilise les pouvoirs de l’intelligence artificielle comme un outil de convocation : faire revenir une figure disparue, lui redonner forme, pour engager une confrontation. Il ne s’agit pas de reconstituer, mais de créer les conditions d’un face-à-face impossible, où peuvent se rejouer les mécanismes de violence psychologique qui ont saccagé la relation. L’image devient alors un espace de tension, où l’absence prend corps et où le dialogue, même fictif, agit.
En s’appuyant par endroits sur des principes proches de la psycho-magie, ce travail agit aussi comme un dispositif symbolique. Il permet une mise à distance, une reconfiguration du lien, une forme d’émancipation. Ce mouvement est double : se défaire d’une relation marquée par l’emprise, tout en affirmant une écriture artistique personnelle.
À travers cette traversée du royaume des morts, il ne s’agit pas de raconter une histoire linéaire, mais d’ouvrir un dialogue entre les plans : celui des vivants, celui des morts, et celui de l’image comme seuil. Qui regarde, qui répond, qui impose encore sa forme ?
Ce projet est une tentative de recomposition.
Une écriture ouverte, où l’image revient, vacille, résiste. Un espace de confrontation et de transformation.

Même les visages sont des voyages

Nos identités sont multiples : professionnelles, personnelles, familiales, religieuses, sociales. Chaque facette est vraie, mais seul l’ensemble est juste. Ensemble elles répondent à la question de « qui est-on ? ». Un quartier, comme une nation, est fait de la pluralité des gens qui l’habitent.
En souhaitant rencontrer et photographier les habitants d’un quartier dans la pleine richesse de leurs histoires, j’ai rencontré Kathy Bourmier qui récoltait la parole de personnes qui vivent ou fréquentent le quartier Bellevue, à Nantes, quartier prioritaire de la ville en pleine transformation urbaine. Nous avons décidé d’associer nos approches respectives et de créer ce projet d’expostion visuelle et sonore.
A ma demande, chacun et chacune est venu.e avec un choix de photos qui représentait quelque chose d’important pour eux. Chaque portrait, saisi en lumière naturelle, est doublé et mis en écho avec une de ces images apportées, photographiée en double exposition lors de la séance photo. Les interviews ont été enregistrées au moment même de la rencontre par Kathy Bourmier.
Lors de l’exposition, les regardeurs peuvent les écouter en scannant un QR code. Une bande sonore a été réalisée, mixant extraits d’interviews, bruits du quartier et création musicale.

La journée est plus douce que la nuit

Près de 2000 enfants dorment dans la rue en France. À Nantes aussi des familles dorment dans la rue. En 2019 devant le constat qu’une trentaine de famille vivent à la rue, la ville de Nantes a créée une structure unique en France : une maison d’accueil de jour des familles. À la différence des autres structures associatives existant en France, tenues par des bénévoles, ce lieu reste ouvert pendant les vacances scolaires.
En 2023, la Maison d’accueil de jour des familles a reçu 410 familles différentes. Pour 2024, 122 familles étaient déjà comptabilisées au 13 mars.
L’Accueil de jour des familles accueille – à la journée – des familles sans logement stable, c’est à dire soit prises en charge par le samu social (115, le numéro de l’urgence sociale pour les personnes en grande précarité), soit à la rue.
Les encadrant.es ne sont pas des travailleur.ses sociales tant pour de ne pas se substituer aux organismes dédiés que pour assurer un accueil inconditionnel.
Dans ces locaux, les enfants restent sous la responsabilité de leurs parents. Les enfants se rencontrent et jouent ensemble dans les espaces de jeux aménagés, et les parents investissent la cuisine pour préparer les repas, mais aussi comme lieu d’échange et de partage.
Une pièce isolée est transformée en espace de repos et permet aux parents, adolescents et enfants de se reposer pour récupérer des nuits sans sommeil passées dehors. A 16h30, il faut partir.

La disparition

Sur la carte délivrée par l'office du tourisme israélien, la Cisjordanie n'existe pas. Seules subsistent les zones A et B, délimitées par des couleurs évoquant davantage des différences d'altitude. Le reste est Israël. Seule Gaza a une bordure. La zone C n'est pas mentionnée. Si on emprunte les routes israéliennes il est facile de venir en Palestine sans voir le mur ni même savoir que l'on a mis le pied en Cisjordanie.

« C'est en 1948 que la Palestine disparaît. Les Palestiniens, à l'exception d'une petite minorité demeurée chez elle, ne passent pas sous une nouvelle occupation, israélienne cette fois, mais basculent dans l'absence. (?) Tout peuple chassé de son territoire franchit à un moment donnée une ligne invisible qui, à la différence des frontières physiques, est une frontière du temps. Ligne de partage ténue qui fera que les réfugiés palestiniens associeront toujours leur désir de réintégrer leurs lieux et celui de réintégrer leurs temps, comme si la quête palestinienne du retour dans la terre se confondait avec un retour dans la pesanteur de la terre.?Cette enjeu vital marquera l'image palestinienne. Ceux-là même dont on disait qu'ils « n'existent pas » ? terrible usage que celui du verbe au présent ? tendront de toutes leurs forces à redevenir visibles aux autres. Aux autres seulement puisqu'ils n'ont jamais cessé d'être visibles à eux-mêmes. »?
Elias Sanbar, Les palestiniens, la photographie d'une terre et de son peuple de 1839 à nos jours, aux éditions Hazan?

La propagande politique réécrit l'histoire, détruit les archives palestiniennes, notamment photographiques. Un mur de 6 à 9 mètres de haut aide un peuple à nier l'existence d'un autre, au moins à tenter de l'oublier. La zone C, soit 62% de la Cisjordanie est sous contrôle de l'armée israélienne où les mouvements des palestiniens sont contrôlés, ralentis, empêchés. Un tour de passe passe militaire pour tenter de faire disparaître un peuple. L'occupation meurtrie jusqu'au paysage. Mais les palestiniens sont bien là.

Biographie & Contact

Marquée par une enfance nourrie de voyages, Céline Jacq développe une curiosité pour les histoires des autres et leurs différences. Naturellement, elle devient journaliste et parcourt la planète, des États-unis au Brésil en passant par le Guatemala, le Panama, le Kenya, le Liban, la Syrie d’avant guerre, et l’Europe. Elle en rapporte des reportages écrits pour la presse magazine nationale.
La photo s’immisce, d’abord en pointillé, puis, après une formation au Centre Iris et une maternité, s’impose lentement comme médium principal. Une vocation approfondie avec des workshops avec Martin Bogren (Vu), Frédéric Lecloux (Vu), une masterclass avec L’OEil de l’esprit et un accompagnement par L’OEil parlant.
Depuis 2017, elle réalise des portraits et reportages pour les collectivités locales (Ville de Nantes, Nantes Métropole, Conseil départemental de Loire-Atlantique) et institutions telles le CNRS. De 2014 à 2018, elle mène un premier projet photographique documentaire en Palestine, récompensé par la médaille d’argent dans la catégorie « En dehors du Maghreb », au Maghreb Photography Awards en 2018. En 2019, elle intègre l’agence Hans Lucas.
En 2022, elle réalise une série de portraits d’habitants de Bellevue, quartier prioritaire de la ville de Nantes, avec et pour l’association ID Numéric qui enregistre des podcasts des témoignages recueillis. Ce projet a été exposé dans différents lieux de la ville de Nantes. En 2023, elle réalise un projet documentaire au long cours sur un lieu qui accueille les familles sans domicile fixe à Nantes.
Depuis 2025, elle développe un projet photographique personnel et intime et sort de l'approche documentaire.

Expositions Individuelles

2024 - Portaits d’agents du Conseil départemental, grilles de l’Hôtel du Conseil départemental, Nantes
2018 - Missions de coopération, Maroc, Tunisie et Palestine, exposition itinérante dans les délégations départementales, Loire-atlantique
2017 - Missions de coopération, Maroc, Tunisie et Palestine, Hôtel du Département de Loire-Atlantique, Nantes

Expositions collectives

2025 - Même les visages sont des voyages, avec les podcasts de Kathy Bourmier, Centre de santé de Bellevue, Nantes
2024 - Même les visages sont des voyages, avec les podcasts de Kathy Bourmier. Centre socioculturel des Bourderies, place Mendès-France, puis médiathèque Lisa Bresner, Nantes
2023 - Même les visages sont des voyages, avec les podcasts de Kathy Bourmier. Tiers-lieu associatif Plan B, Nantes
2023 - Ça se précise, galerie Claude Cahun, Nantes

Prix

2018 Médaille d’argent dans la catégorie « En dehors du Maghreb », Maghreb Photography Awards

Sélection

2024 Finaliste Bourse à la création émergente « Les Femmes s’exposent x Porosus x Fond Reigner pour la création »

Contact

contact[a]celinejacq.com Tél. 06 64 24 15 73